Intervention d'Adrian Wüthrich, président de Travail.Suisse, à la conférence de presse du Conseil fédéral et des partenaires sociaux
La soi-disant initiative pour la durabilité met en danger la prospérité, la protection des salaires et la cohésion sociale dans notre pays. Elle rend incertaines les relations avec l’Union européenne. Dans la situation géopolitique actuelle — avec les droits de douane américains et les perturbations provoquées par les guerres en Ukraine et en Iran — cela serait dangereux : une menace supplémentaire et inutile pour nos emplois et nos rentes. L’initiative est présentée comme une solution à de nombreux problèmes. Mais lorsqu’on y regarde de plus près, on constate qu’elle n’en résout aucun.
L’initiative exige un plafond rigide de dix millions d’habitantes et d’habitants. Dès que la population atteindrait 9,5 millions, le Conseil fédéral devrait prendre des mesures pour limiter l’immigration. Il devrait ainsi freiner la croissance économique. Selon le texte de l’initiative, la Suisse devrait finalement dénoncer la libre circulation des personnes avec l’Union européenne et, par conséquent, les accords bilatéraux. Et c’est précisément là que réside le véritable problème.
En effet, la libre circulation des personnes est liée aux mesures d’accompagnement — c’est-à-dire à la protection des salaires sur le marché du travail suisse. Ces instruments garantissent qu’en Suisse s’applique le principe : à travail égal, salaire égal au même endroit. Ils permettent des contrôles et protègent les travailleurs contre le dumping salarial. Si la libre circulation des personnes disparaît, cette protection sera elle aussi mise sous pression — l’UDC a d’ailleurs déjà attaqué directement la protection des salaires par le passé (voir conférence de presse du 30 janvier 2018). En d’autres termes : cette initiative ne s’attaque pas seulement à l’immigration — elle s’attaque aussi à la protection des salaires et donc aux intérêts des travailleurs.
Nous devons donc nous poser une question simple : voulons-nous vraiment revenir à un marché du travail offrant moins de protection aux travailleurs ? Pour Travail.Suisse, la réponse est claire : certainement pas.
Un regard sur notre propre histoire montre où une telle voie peut mener et pourquoi nous devons être particulièrement vigilants. Avant l’introduction de la libre circulation des personnes, la Suisse connaissait le système des contingents et le « statut de saisonnier ». Des centaines de milliers de personnes sont venues alors dans notre pays comme main-d’œuvre. Elles travaillaient dur — sur les chantiers, dans les usines, dans l’agriculture. Elles ont contribué à la prospérité de notre pays. Mais elles avaient très peu de droits. Les saisonniers ne pouvaient rester que quelques mois. Ils ne pouvaient pas changer de lieu de résidence ni de lieu de travail. Leur droit de séjour dépendait entièrement de l’employeur. Et leurs familles ne pouvaient pas les rejoindre pendant longtemps et étaient séparées. Le regroupement familial était interdit ou fortement limité. De nombreux enfants ont dû rester dans leur pays d’origine. D’autres vivaient ici en Suisse cachés — sans accès à l’école ni aux soins de santé. Nous savons aujourd’hui que des dizaines de milliers d’enfants ont grandi dans ces conditions. Ce système créait un énorme déséquilibre de pouvoir entre employeurs et travailleurs. Quiconque perdait son emploi perdait souvent aussi le droit de rester. Les salaires pouvaient ainsi être tirés vers le bas et les conditions de travail dictées.
C’était un système de dépendance. Un système caractérisé par de bas salaires, peu de protection et une forte pression sur les travailleurs. Ce chapitre de l’histoire suisse a laissé de profondes blessures et doit nous servir de leçon claire : un marché du travail sans protection forte conduit à l’inégalité, à la pression sur les salaires et à des conditions de travail injustes pour toutes et tous.
C’est précisément pour cela que la Suisse a choisi une autre voie — avec la libre circulation des personnes et de solides mesures d’accompagnement pour protéger nos salaires et nos conditions de travail. L’initiative pour la durabilité, ou initiative chaotique de l’UDC, remet en question cet équilibre et menace de recréer un système à deux vitesses.
Or, les véritables défis de notre pays se situent ailleurs. La Suisse vieillit. Dans de nombreux secteurs, beaucoup de personnes partiront à la retraite dans les prochaines années. En même temps, le taux de natalité est à un niveau historiquement bas et il manque déjà aujourd’hui du personnel qualifié — dans la santé, la construction, la logistique ou l’éducation. Moins de main-d’œuvre signifie plus de travail pour les collaborateurs actuels et donc davantage de stress au travail. Rien que dans les soins, plus de 30'000 professionnels pourraient manquer d’ici 2030. L’acceptation de l’initiative chaotique de l’UDC aggraverait la pénurie de personnel dans les soins et mettrait en danger la prise en charge sanitaire de la population. Les régions rurales sont particulièrement menacées — je le dis aussi en tant que syndic d’une commune rurale. Par ailleurs, les personnes immigrées versent davantage de contributions à l’AVS qu’elles ne reçoivent de prestations. L’initiative pèserait donc également sur les finances de l’AVS. Nous ne devrions pas infliger cela à nous-mêmes ni à nos parents et grands-parents.
Ces défis ne se résoudront pas avec un plafond rigide de la population. Ils exigent une politique active du marché du travail. Nous devons mieux utiliser le potentiel de main-d’œuvre indigène, chez les jeunes comme chez les travailleurs plus âgés. Nous avons besoin d’une meilleure conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, de davantage de formation continue et de salaires et conditions de travail attractifs. En bref : nous avons besoin de solutions qui renforcent le marché du travail — pas d’initiatives qui l’affaiblissent.
Travail.Suisse le dit clairement : cette initiative est la mauvaise voie. C’est pourquoi nous disons non à l’initiative chaotique de l’UDC.