L’intelligence artificielle prend de plus en plus en charge des tâches traditionnellement confiées aux débutant·e·s. Dans ces conditions, comment les jeunes pourront-ils encore acquérir cette première expérience indispensable pour entrer durablement dans la vie professionnelle ? Et de quel soutien ont-ils besoin pour réussir cette étape ?
Les jeunes de la Génération Z (1997-2012) ont de plus en plus de mal d’entrer sur le marché du travail. L’une des raisons ? Les « postes junior » entrent en concurrence directe avec l’intelligence artificielle. Tous les domaines et tous les niveaux de formation sont concernés, mais encore plus ceux qui ont « un fort impact de l’IA » (Kläui et Siegenthaler 2025) : un informaticien CFC, un titulaire d’un bachelor en économie d’entreprise, une titulaire d’un master en droit.
Transformation des tâches plus que disparition des métiers
Pour mieux saisir l’importance du phénomène, il faut prendre quelques chiffres. Selon le rapport sur l’IA publié par jobup.ch en été 2026 et fondé sur l’analyse de 7.3 millions d’offres d’emploi publiées en Suisse, il y aurait une baisse de 32% de la part des postes junior en 2025 par rapport à la moyenne des années 2019-2022. Les données indiquent toutefois moins la disparition de professions que « la rapidité avec laquelle les tâches, les attentes et les profils de compétences changent ». D’après une analyse du groupe de réflexion einstAIn, sur la totalité des emplois analysés, 28% des profils présentent une exposition élevée à l'IA. Dans l’histoire du remplacement des travailleurs et travailleuses par les machines, l’automatisation a longtemps concerné principalement les tâches manuelles, répétitives et routinières. Avec l’intelligence artificielle, le champ s’élargit désormais à des tâches cognitives, y compris certaines tâches non répétitives et complexes.
La jeunesse craint pour son entrée sur le marché du travail
Le « Baromètre Conditions de travail » de Travail.Suisse montrait en 2025 qu’env. 10% des travailleurs sondés jugeaient très probable que leur poste soient remplacés par des technologies numériques au cours des 10 prochaines années. Travail.Suisse estimait alors que la portée des conséquences des transformations numériques n’est pas encore totalement prévisible pour les travailleuses et travailleurs. L’analyse des nouveaux chiffres pour 2026, qui suivra en novembre, devrait s’avérer intéressante. Pour les jeunes qui n’ont pas encore mis un pied sur le marché du travail, l’inquiétude porte plutôt sur la possibilité même de décrocher un emploi. Depuis peu, un nouveau terme fait son chemin pour décrire ce phénomène : FOBO – Fear of Becoming Obsolete. Selon le rapport de jobup.ch, il désigne « le nouveau sentiment d’insécurité d’une génération qui, malgré une bonne formation et des compétences numériques, ne peut plus compter sur une entrée réussie dans la vie professionnelle ». Le rapport avance que près d’une personne de moins de 25 ans sur deux (41%) craint de perdre sa pertinence professionnelle en raison des avancées technologiques.
Discrimination algorithmique à l’embauche
Un nouvel obstacle vient s’ajouter aux difficultés d’entrée sur le marché du travail des jeunes sans expérience : les processus de recrutement font de plus en plus appel à l’intelligence artificielle. Les jeunes sont tirés par les deux bouts : il est difficile pour eux d’acquérir de l’expérience professionnelle, et ce manque d’expérience professionnelle est exacerbé par l’IA dans l’analyse de leur CV. Résultat des courses : certains profils sont écartés par l’IA avant même d’être considérés par des humains.
Glissement vers la formation continue
Cette transformation des portes d’entrée sur le marché du travail pose enfin une question plus large : que doit désormais apporter la formation initiale, et que doit-on apprendre tout au long de la vie ? Alors que l’apprentissage tout au long de la vie est depuis longtemps inscrit dans les discours, l’IA tend à accélérer l’érosion de la frontière entre formation initiale et formation continue. Les compétences acquises au début du parcours professionnel ne suffisent plus à accompagner l’ensemble d’une carrière. Les parcours de formation deviennent dès lors plus continus, tandis que les transitions professionnelles se multiplient et se font moins linéaires.
Quelles réponses peut-on donner aux jeunes ?
Dans sa réponse à une interpellation sur la situation des diplômé·e·s des hautes écoles face à l’IA (Question Alijaj 26.1010), la Confédération prévoit pour 2027 un rapport de monitoring sur les effets de la numérisation sur le marché du travail. Le Conseil fédéral estime actuellement que des mesures spécifiques supplémentaires ne sont pas nécessaires. C’est malheureusement faire manque d’anticipation.
Pour Travail.Suisse, il faut au contraire agir sur plusieurs leviers :
- Tout d’abord, prendre cette problématique au sérieux : lorsqu’un jeune se heurte à un stigmate ou à une discrimination au moment d’entrer sur le marché du travail, le risque est de voir naître un sentiment de désillusion ou de mise à l’écart. Dans un contexte où la santé mentale des jeunes constitue déjà un défi important, il est essentiel de ne pas laisser les premières expériences professionnelles renforcer ce sentiment d’exclusion.
- Donner à l’orientation professionnelle, universitaire et de carrière une fonction transversale tout au long du parcours de formation et d’emploi (interpellation Blunschy 26.4307). Il faut notamment veiller à développer les compétences de gestion de carrière.
- S’assurer que la formation initiale donne de solides compétences de base et développe les compétences transversales : cette base est essentielle pour permettre la mobilité professionnelle, qui prend de nouvelles dimensions à l’ère de l’IA.
- Faire de la mobilité une véritable période d’investissement pour les jeunes. Les compétences linguistiques, interculturelles, interpersonnelles et personnelles – des compétences humaines ! – constituent des ressources importantes pour évoluer dans un monde du travail transformé par l’IA.
- Garantir une couverture adéquate des jeunes en cas de périodes de chômage, en réformant la LACI afin que les jeunes aient suffisamment de temps et de soutien pour réussir leur entrée sur le marché du travail (initiative parlementaire Porchet 25.452, malheureusement refusée).
- Anticiper les besoins de reconversion et renforcer la formation continue préventive. Les transformations du travail ne doivent pas conduire à des ruptures professionnelles : chacune et chacun doit pouvoir se former à temps, actualiser ses compétences et, lorsque nécessaire, préparer une reconversion avant de se retrouver exclu du marché du travail (Motion CSEC-N 5.4414 CSEC-N, adoptée avec modification).